Selon des sources locales et humanitaires, plusieurs dizaines de milliers d’habitants en Syrie ont déjà quitté les deux quartiers, longtemps considérés comme relativement à l’écart des combats les plus intenses. Des bus affrétés par les autorités, mais aussi des véhicules privés, ont emprunté les axes autorisés sous surveillance militaire. La consigne était claire : après un délai limité, les zones seraient de nouveau considérées comme cibles militaires.
Une évacuation sous contrainte et sous surveillance
Les scènes observées aux points de sortie témoignent de la brutalité de la situation. Femmes âgées soutenues par leurs proches, enfants tirant des valises trop lourdes, hommes tentant de rassurer leurs familles alors que des détonations résonnent encore à distance. « On nous a dit de partir maintenant ou de rester à nos risques et périls », confie un habitant d’Achrafieh, le visage fermé, sans savoir s’il pourra un jour regagner son appartement.
Les autorités syriennes affirment vouloir protéger la population civile avant une intensification des opérations militaires. Un responsable local a assuré que « des itinéraires sécurisés ont été mis en place afin d’éviter toute victime parmi les civils », tout en précisant que les combats visaient exclusivement des positions armées. Sur le terrain, toutefois, de nombreux habitants décrivent une peur constante, alimentée par les souvenirs des précédents sièges et bombardements qui ont marqué Alep durant les années de guerre.
Les infrastructures de base, déjà fragiles, ont été durement touchées. L’accès à l’eau et à l’électricité est devenu sporadique, les commerces sont fermés et plusieurs écoles ont suspendu leurs activités. Pour beaucoup de familles, rester n’était plus une option.
Reprise des affrontements entre Damas et les forces kurdes
À l’origine de cette nouvelle crise, la dégradation rapide des relations entre l’armée syrienne et les combattants kurdes des Forces démocratiques syriennes, présents de longue date dans ces quartiers. Damas accuse les FDS d’avoir mené des attaques contre des zones contrôlées par le gouvernement dans Alep, causant des pertes civiles. Les forces kurdes, de leur côté, dénoncent des bombardements qu’elles qualifient d’aveugles et une volonté de reprendre par la force des secteurs sous leur contrôle.
Les quartiers de Cheikh Maqsoud et d’Achrafieh occupent une place particulière dans la géographie politique de la ville. Enclavés, majoritairement peuplés de Kurdes, ils avaient jusqu’ici bénéficié d’accords tacites avec les autorités centrales, permettant une coexistence tendue mais relativement stable. Cette stabilité fragile semble aujourd’hui voler en éclats.
Un responsable kurde local affirme que « la population civile paie le prix de calculs militaires et politiques qui la dépassent », ajoutant que des discussions étaient en cours ces derniers mois pour une intégration progressive des forces kurdes au sein des structures étatiques, sans résultat concret. L’échec de ces négociations a ravivé les tensions, transformant à nouveau ces quartiers densément peuplés en lignes de front.
Une crise humanitaire qui s’aggrave
Les organisations humanitaires présentes à Alep tirent la sonnette d’alarme. Les capacités d’accueil dans les quartiers supposés plus sûrs sont limitées, et de nombreuses familles déplacées se retrouvent hébergées chez des proches ou dans des bâtiments publics improvisés en centres d’accueil. « Nous manquons de tout : couvertures, nourriture, médicaments », explique un bénévole local, évoquant l’arrivée continue de déplacés depuis mercredi.
Pour les habitants, l’angoisse ne s’arrête pas une fois la zone quittée. Beaucoup redoutent les pillages, la destruction de leurs biens, ou une occupation prolongée de leurs quartiers. Certains gardent les clés de leur logement serrées dans la main, symbole fragile d’un retour espéré mais incertain.
Alep, déjà profondément marquée par plus d’une décennie de conflit, voit ainsi resurgir les traumatismes du passé. Les récits de fuite, de séparation familiale et d’avenir suspendu se répètent, dans une ville qui peine à se relever durablement. Tandis que les bombardements sont annoncés comme imminents, des milliers de civils restent dans l’attente, entre résignation et espoir ténu que les armes se taisent à nouveau.
Avec AFP