Un constat volontairement sans détour
Le diagnostic se veut frontal. « Il ne s’agit pas de tuer l’espoir, mais de susciter l’action », a déclaré Kaveh Madani, directeur de l’Institut universitaire des Nations unies pour l’eau, l’environnement et la santé, à l’origine de l’étude. « Reconnaître clairement l’échec actuel est indispensable pour rendre l’avenir possible. »
Sortir du récit de la “crise”
Depuis des décennies, scientifiques et responsables politiques évoquent une « crise mondiale de l’eau ». Une expression désormais jugée trompeuse. « Le mot crise suggère un phénomène temporaire, suivi d’un retour à la normale. Or, dans de nombreux bassins, cette normalité a déjà disparu », a souligné M. Madani lors d’un point presse à l’ONU, à New York.
La notion de faillite hydrique
Le rapport introduit donc un concept inédit : la faillite hydrique. Elle désigne une situation durable dans laquelle les prélèvements et la pollution dépassent les capacités de renouvellement de l’eau, tandis que le capital naturel — nappes phréatiques, zones humides, sols, rivières ou glaciers — est dégradé de manière irréversible ou à un coût exorbitant.
Une planète à découvert
À l’image d’un bilan comptable, l’humanité n’a pas seulement consommé ses « revenus » en eau, mais a entamé ses réserves. Plus de la moitié des grands lacs mondiaux déclinent depuis les années 1990, 70 % des grands aquifères montrent une baisse de long terme et 410 millions d’hectares de zones humides ont disparu depuis 1970. La perte annuelle de services écosystémiques est estimée à 5 100 milliards de dollars.
Des dégâts déjà irréversibles
« Dans de nombreux territoires, ces réserves ne se reconstituent pas à l’échelle d’une vie humaine », avertit Kaveh Madani. « Ce rapport ne décrit pas un futur hypothétique, mais un présent où, dans beaucoup de bassins, le retour en arrière n’est plus possible. »
Une faillite aux effets mondiaux
La faillite hydrique n’est ni uniforme ni généralisée, mais elle touche suffisamment de systèmes clés pour modifier les équilibres globaux. Elle affecte les marchés alimentaires, les chaînes d’approvisionnement, les flux migratoires et les dépendances géopolitiques.
Près de trois quarts de la population mondiale vivent dans des pays considérés comme hydriquement vulnérables. Plus de 4 milliards de personnes subissent une pénurie sévère au moins un mois par an, tandis que la moitié de la production alimentaire mondiale dépend de régions où les réserves d’eau déclinent ou deviennent instables.
De la gestion de crise à la gestion de faillite
Face à ce constat, le rapport appelle à rompre avec la logique de gestion de crise, fondée sur des réponses d’urgence et des promesses difficiles à tenir. Il plaide pour une véritable gestion de faillite.
« En économie, une faillite n’est pas la fin de l’action, mais le début d’un processus structuré », explique M. Madani. « On stoppe les pertes, on protège les services essentiels et on restructure des usages devenus intenables. »
Un enjeu de justice sociale et de sécurité
Au-delà des chiffres, la faillite hydrique pose des questions majeures de justice et de sécurité. Les conséquences de la surexploitation touchent d’abord les petits agriculteurs, les peuples autochtones et les populations urbaines les plus pauvres, tandis que les bénéfices ont souvent profité aux acteurs les plus puissants.
Une fenêtre politique décisive
Les prochaines conférences de l’ONU sur l’eau, prévues en 2026 et 2028, la fin de la Décennie de l’eau et l’échéance de 2030 pour les objectifs de développement durable constituent une période clé pour « réinitialiser l’agenda mondial de l’eau ».
« Notre message n’est pas le désespoir, mais la lucidité », conclut Kaveh Madani. « Plus nous regarderons le bilan en face tôt, plus nous aurons de marges de manœuvre. Chaque retard rendra la situation plus difficilement réversible. »