Avec son dense réseau d’installations pétrolières, l’île iranienne de Kharg est perçue par Israël et les États-Unis comme un objectif stratégique majeur. Pourtant, malgré son importance cruciale pour l’économie iranienne, Washington semble encore hésiter à frapper cette petite bande de terre située dans le Golfe persique.
Les états-majors américains et israéliens s’interrogent : faut-il bombarder l’île de Kharg, voire y déployer des troupes au sol ? Située au large de Bouchehr et couvrant à peine une vingtaine de kilomètres carrés, cette île apparaît comme un point névralgique dans la confrontation avec l’Iran, selon plusieurs médias occidentaux.
Le site d’information Axios affirme ainsi, en citant des responsables de l’administration de Donald Trump, que des plans militaires visant à prendre le contrôle de l’île auraient été évoqués.
Un pilier vital de l’économie pétrolière iranienne
L’importance stratégique de Kharg tient à son rôle central dans les exportations énergétiques de l’Iran. Selon Neil Quilliam, spécialiste des politiques énergétiques du Golfe au sein du centre de réflexion britannique Chatham House, l’île constitue « le joyau de la couronne de l’industrie pétrolière iranienne ».
Près de 90 % du pétrole exporté par Téhéran transiterait par ce territoire, qui relie l’économie iranienne aux marchés mondiaux, explique Sonia Martínez, directrice exécutive de l’International Team for the Study of Security (ITSS) Verona.
Développée dans les années 1960 par une coentreprise irano-américaine, la Khark Chemical Company, l’île s’est progressivement transformée en immense plateforme énergétique. Les eaux peu profondes de la région empêchant les très grands pétroliers d’accoster sur le littoral iranien, Kharg offre le seul véritable port en eau profonde capable d’assurer ces opérations.
Cette spécificité a fait de l’île, dès les années 1970, l’un des principaux nœuds de l’approvisionnement pétrolier mondial. De nombreuses compagnies internationales, dont la française Total, s’y approvisionnaient.
Pendant la guerre Iran-Irak dans les années 1980, Bagdad avait déjà pris pour cible prioritaire ces infrastructures dans l’espoir d’asphyxier l’économie iranienne. Presque détruites, elles ont ensuite été reconstruites et lourdement protégées par Téhéran, faisant aujourd’hui de Kharg l’un des sites les mieux défendus du pays.
Les risques d’une escalade majeure
Malgré cette importance stratégique, les frappes israélo-américaines récentes contre des installations pétrolières iraniennes ont épargné l’île, remarque le Financial Times. Une retenue qui s’explique notamment par le risque d’escalade.
Pour Scott Lucas, spécialiste de politique internationale à l’université de Dublin, neutraliser Kharg priverait l’Iran de sa principale source de revenus et pourrait pousser Téhéran à riposter massivement, notamment contre des installations pétrolières en Arabie saoudite ou à Bahreïn.
Une attaque pourrait également provoquer des répercussions économiques mondiales. Dans un contexte déjà marqué par la hausse des prix du pétrole, Sonia Martínez estime qu’une destruction des infrastructures de Kharg ferait grimper davantage le coût du baril et, par ricochet, les prix du transport maritime, des engrais et de nombreux produits alimentaires.
Washington pourrait aussi chercher à préserver ces installations dans l’hypothèse d’un changement de régime en Iran. Selon Neil Quilliam, un nouveau pouvoir aurait besoin de ces infrastructures pour relancer rapidement les exportations pétrolières et stabiliser l’économie du pays.
L’idée d’une opération terrestre visant à prendre le contrôle du site plutôt qu’à le détruire circule parfois dans les analyses stratégiques. Mais pour Andreas Krieg, spécialiste du Moyen-Orient au King’s College de Londres, un tel scénario ferait basculer le conflit dans une toute autre dimension en exposant directement des troupes aux missiles et aux drones iraniens.
Face à ces risques, certains experts évoquent une autre option : le recours à des opérations de sabotage ou à des cyberattaques contre les infrastructures pétrolières de l’île, afin d’affaiblir l’économie iranienne sans déclencher une confrontation militaire directe.