Une forêt ravagée, un territoire sous contrôle
En quinze ans, La Pampa, dans le département de Madre de Dios à Pérou, s’est transformée en paysage lunaire. Là où s’étendait la jungle, les orpailleurs illégaux ont creusé des cratères, pollué les rivières et laissé derrière eux une boue orangée mêlée de déchets et de carcasses de machines. L’ouverture de la route interocéanique en 2011 a accéléré le phénomène, facilitant l’accès aux sites d’extraction et l’acheminement du métal précieux.
Selon les données du Monitoring of the Andes Amazon Program (Maap), l’écrasante majorité des surfaces forestières détruites par l’orpaillage illégal au Pérou se concentre dans le département de Madre de Dios. Forêts primaires, concessions privées, terres agricoles : rien ne semble échapper à la ruée vers l’or.
Dans cette zone stratégique, les Guardianes de la Trocha ont progressivement consolidé leur emprise. D’abord chargés d’assurer la « sécurité » des mines artisanales, ils ont instauré péages, extorsions et menaces. À partir de 2013, plus personne ne pouvait pénétrer à La Pampa sans leur autorisation. Durant la pandémie, le groupe aurait renforcé son contrôle sur les sites d’extraction, opérant désormais à visage découvert et lourdement armé.
Journalistes et habitants sous pression
Ce climat de terreur touche directement les riverains. Diego Torres, agriculteur, affirme que sa propriété a été envahie par des mineurs illégaux. Malgré ses signalements au parquet environnemental, les interventions policières restent sans effet durable : prévenus à l’avance, les orpailleurs disparaissent avant les contrôles et reviennent quelques jours plus tard, protégés par des hommes armés. L’agriculteur dit avoir reçu des menaces indirectes : se taire, partir ou risquer sa vie.
Le journaliste indépendant Manuel Calloquispe subit la même pression. Depuis plus d’une décennie, il documente l’orpaillage illégal à Madre de Dios. Passages à tabac, intimidations, menaces visant sa famille : il affirme avoir dû se cacher à plusieurs reprises. Ses enquêtes mettaient notamment en cause Edison Fernandez Pérez, alias « Chili », présenté comme l’un des chefs du gang, et révélaient l’arsenal dont disposerait l’organisation.
À l’échelle nationale, l’or représente une ressource majeure pour le Pérou. Mais l’essor de l’extraction illégale, combiné à un contrôle limité de la revente d’or en petites quantités, alimente une économie parallèle difficile à tracer. Le registre de formalisation minière (Reinfo), censé encadrer l’activité artisanale, est régulièrement dénoncé pour ses failles et ses détournements.
En 2019, l’opération Mercurio avait permis un recul temporaire de l’orpaillage à La Pampa. Faute de moyens et de coordination durable, l’activité a repris. Malgré les opérations et les condamnations annoncées, plusieurs acteurs locaux dénoncent une corruption persistante et une incapacité structurelle de l’État à reprendre le contrôle.
À La Pampa, l’or continue de couler. Et avec lui, la violence et le silence.